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Entretien avec Jose Alberto "El Canario"

 

De la République dominicaine au reggaeton, en passant par Cuba
INTERVIEW RÉALISÉE EN JUIN 2008
par François F. , par Jack "El Oso" , par Ricardo
 

 

Ricardo : Tu es l'une des figures marquantes de la salsa depuis plus de trente ans. A ce sujet, nous aimerions avoir des précisions sur une période importante de votre carrière, les années "Típica 73" et plus particulièrement, du dernier album de ce groupe mythique : "Intercambio cultural" ?

Canario : Je crois qu'on peut toujours considérer "Intercambio cultural" comme un des albums les plus complets dans l'histoire de la salsa. Nous l'avons enregistré dans les studios EGREM, à La Havane (Cuba), sur huit pistes. Personnellement, ce fut une de mes plus belles expériences musicales. A cette occasion, j'ai enregistré avec des monuments de la musique cubaine : Chapottin, Niño Rivera, Bacallao, "Changuito", Pello "el Afrokan", Tata Güines... Ce projet d'échange culturel est né à la suite de la venue d'Irakere aux U.S.A. A l'époque, Irakere et La Típica 73 étaient distribués par CBS. C'est ainsi que La Típica, en 1978, a été le premier orchestre à venir enregistrer à Cuba sous le "règne castriste".

R : Comment le disque a-t-il été accueilli à l'époque aux États-Unis ?

C : Très mal. Les tensions politiques, et tout particulièrement certaines personnalités du marché de la musique, à Miami et à New-York, ont eu raison de ce projet et finalement de l'orchestre.

R : Es-tu retourné à Cuba ? Y as-tu gardé des liens ?

C : Je n'y suis jamais retourné. Tu sais, à l'époque j'étais soldat, maintenant je suis capitaine (rires). Les liens musicaux sont toujours là, mais j'ai promis à ma marraine, Celia Cruz, que je n'y remettrai plus les pieds tant que Castro sera aux commandes du pays.

R : Parle-nous de ta collaboration avec Louie Ramirez et de la naissance de la "Salsa Romántica" ?

C : J'ai eu la chance de travailler avec lui à de nombreuses reprises, et notamment d'enregistrer le thème "Estar enamorado de tí" (album :"Una Noche Caliente"). Louie m'a demandé de faire partie de son orchestre mais je lui ai répondu qu'après "La Típica 73", je commencerais une carrière solo avec mon orchestre. Néanmoins, Louie a voulu que je chante deux thèmes, laissant le soin à Ray de la Paz d'interpréter les titres restants. La "salsa romántica", en tant que genre musical, est née avec ce disque. C'est la "clef du cadenas" en quelque sorte, qui ouvre sur la salsa dite romantique.

R : Comment la définis-tu ?

C : Moi je fais une salsa joyeuse, avec une touche romantique mais toujours dansante. C'est très important pour moi. Je fais appel à divers arrangeurs pour apporter des couleurs différentes. J'ai produit la majorité de mes disques, ce qui m'a permis de développer un style, une "saveur" très personnels.

R : Existe-t-il un conflit entre "salsa romántica" et "salsa dura" ?

C : En aucun cas. Le message change, l'interprétation aussi, mais ça n'empêche personne de danser. Je tiens à ce que les arrangements, dans mes morceaux, donnent envie de bouger.

R : Que peux-tu nous dire de ta collaboration avec Celia Cruz ?

C : Je l'ai accompagné pendant sept ans, dans le monde entier. Pour moi, Celia a été une mère, une amie et un guide dans ce métier. Elle a été si généreuse. La plupart de mes connaissances musicales, c'est elle qui me les a inculquées ; en ce sens, elle est, pour moi et pour tant d'autres, le "dictionnaire de la musique latine".

R : Parlons du présent maintenant. As-tu un projet en cours ?

C : Oui, après l'enregistrement de "Pegaso" dans l'album d'Isidro Infante, je me suis lancé dans l'enregistrement d'un nouvel album, "Original". S'il n'est pas encore arrivé chez vous, je suis sûr que c'est pour bientôt. J'en suis très fier.

R : Et que penses-tu de toutes ces fusions dans la salsa : salsaton, reggaeton, etc... ?

C : C'est très bien. Tout ça est très relié aux racines de notre musique. Cela fait longtemps que j'y ai apporté ma contribution également. Notamment, j'ai enregistré du reggaeton il y a six ou sept ans. J'ai fait du merengue, de la bachata, de tout et je n'ai aucun souci avec ça.

R : Que penses-tu du marché de la musique actuel, toi qui a connu les époques florissantes où les vynils et les cds se vendaient en grandes quantités ?

C : Bien, je penses que les grandes compagnies discographiques ont permis le développement du "virus de la piraterie" musicale. Le marché s'est écroulé et nous sommes, en tant qu'artistes, les premiers à en pâtir. Maintenant, le virus est incontrôlable. Néanmoins, même si le disque n'a plus le même impact qu'auparavant, nous devons continuer à produire notre musique et nous n'avons pas le choix, il faut lutter coûte que coûte, se produire en spectacle. Indiscutablement, la "partition" a changé (rires).

Entretien préparé par Jack "el Oso", propos recueillis par Ricardo Garatea.